Pour une nouvelle « fresque » du commerce international

April 26, 2023 Sylvain Guyoton

Lorsqu'on pénètre au sein de la bourse du commerce, le regard est happé par  une gigantesque fresque de toiles marouflées réalisée par cinq jeunes peintres à  l’occasion de l’exposition universelle de 1889. Une frise de 140 mètres où se dévoile  une apologie du commerce internationale et de la colonisation. Quel tableau  réaliseraient aujourd'hui de jeunes artistes si on leur commandait une telle oeuvre ? 

Une ode aux bienfaits de la mondialisation ? Non, le ton serait plutôt à une critique  d’un commerce international débridé et à la dénonciation de ses dérives sociales et  environnementales. Alors que nous commémorons le dixième anniversaire de la catastrophe du Rana Plaza (24 Avril 2013) où plus de 1100 sous traitants périrent dans l'effondrement d'un bâtiment au Bangladesh, sans nul doute que les victimes de Dacca figureraient sur la toile, tant cette tragédie fût le révélateur d'une mondialisation dysfonctionnelle. L'événement qui suscita une prise de  conscience planétaire a-t-il néanmoins engendré des transformations positives ? 

Certaines entreprises n'avaient pas attendu 2013 pour gérer les risques  sociaux chez leurs partenaires à l’instar de Nike qui dès 1998 auditait ses 400  fournisseurs pour vérifier l’application de son code de conduite. Mais la drame bangladeshi provoqua un choc et réveilla quasiment toutes les filières. L’équation  économique régissant les relations clients-fournisseurs muta: aux facteurs prix et  qualité, s’ajouta la responsabilité sociale d’entreprise (RSE). En 2014, un an après  l'accident, le baromètre des Achats Responsables EcoVadis-HEC révélait que plus  de 55 % des grandes entreprises mesurait déjà la performance RSE de leurs  fournisseurs. En 2017, ce même indicateur soulignait que 88 % des multinationales  possédait des clauses contractuelles en matière de RSE. Afin de disséminer ces  nouvelles pratiques, l’organisation internationale de normalisation publiait la même  année, une norme sur les Achats Responsables, l’ISO 20400. En 2021, le baromètre  EcoVadis en collaboration avec la Stanford Graduate School of Business confirmait que malgré la pandémie de COVID-19, près de la moitié des répondants avait augmenté leur niveau d’engagement, 73 % des entreprises considérant les questions  relatives aux droits de l’homme encore plus importantes. Enfin, des accords  sectoriels entre des grandes marques et des syndicats furent signés, notamment  celui visant à renforcer les normes de sécurité et les conditions de travail dans  l’industrie textile au Bangladesh. 

De leur côté, les législateurs considérèrent qu’il ne fallait pas compter  uniquement sur la bonne volonté des industriels. En 2015, le Royaume-Uni demanda aux entreprises de rendre compte annuellement sur leurs actions en matière de lutte  contre l'esclavage moderne dans les chaines d'approvisionnements. En 2017, la  France introduisit avec la loi sur le devoir de vigilance une responsabilité juridique des acteurs transnationaux sur les atteintes aux droits humains et à l’environnement. S’en suivit une vague réglementaire mondiale, pour exiger des multinationales plus de transparence dans leurs réseaux d'approvisionnement. La dernière en date étant  le devoir de vigilance Allemand (Lieferkettensorgfaltspflichtengesetz) effectif depuis  le 1er janvier 2023. Avec à l’horizon l’avènement d’une directive européenne (CS3D)  sur le même sujet que la rapporteuse Lara Wolters espère faire voter au parlement  européen en Mai prochain. Et au niveau supra national, l'Organisation Mondial du  Commerce (OMC) poursuit une réforme qui vise elle "à promouvoir un commerce  résilient, durable et inclusif" pour reprendre les mots de la directrice générale adjointe  de l’OMC Anabel González. 

Mais que ce soit du côté des entreprises, des législateurs ou des  organisations internationales, les nouvelles règles de gestion et lois sont longues à  mettre en place et encore plus à produire des effets. Tous les programmes de  vigilance ne sont pas convaincant: 46% des fournisseurs considère que  l’engagement RSE de leurs grands clients n’existe que sur le papier. Les premières  poursuites sur le devoir de vigilance, dont les décrets d’application n’ont toujours pas  été publiés, ont eu peu d'impact. Ainsi, la décision du tribunal de Paris qui vient de  juger irrecevables les demandes des ONG qui réclamaient la suspension d’un  mégaprojet d’oléoduc et de forages pétroliers de TotalEnergies en Ouganda et en  Tanzanie. Les problématiques environnementales et de droits de l'homme dans les  chaînes d'approvisionnement sont à l'esprit de toutes les parties-prenantes mais les  challenges n’ont pas pour autant disparus. Le processus de responsabilisation  semble avancer moins vite que la logique qui consiste à produire à un coût toujours  plus bas. Aux États-Unis, une enquête du New York Times révélant l'exploitation à  grande échelle de jeunes enfants latino-américains travaillant dans des usines pour  des marques célèbres a rappelé que les défis restaient immenses. L’organisation  internationale du travail (OIT) souligne qu’en 2021, 27,6 millions de personnes dans  le monde étaient encore en situation de travail forcé, dont 17,3 millions dans le  secteur privé. 

Recevant les 120 start-up françaises les plus prometteuses (Next40/French  Tech 120) à l'Elysée le 20 février dernier Emmanuel Macron exhortait les  entrepreneurs à prendre leur responsabilité. Face à une nature essoufflée, une  biodiversité à l'abandon et dans un contexte d'inégalités sociales croissantes, terreau  du nationalisme et du populisme, l'ambition des champions de la French Tech devrait  être d'inspirer une nouvelle fresque du commerce international. Un commerce basé  sur une économie juste et régénérative. Autrement d'autres Rana Plaza continueront  de surgir. 

A propos de l'auteur

Sylvain Guyoton

With more than 20 years of experience in sustainability and ESG solutions, Sylvain oversees our ratings operations and methodology development in his role as Chief Rating Officer. He has been with EcoVadis since its inception, serving as VP of Research from 2007 to 2021. Prior to this, Sylvain was Head of Research and Rating Operations at Vigeo Eiris, a leading ESG ratings and research agency since acquired by Moody’s. He holds an MSc in Industrial Management from Cranfield University and an MBA from INSEAD.

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